150 - le ciel est tombé sur la tête des Romains

Publié par Philippe POTEL-BELNER le 17 février 2021, sur le site langue-et-histoire.com.

 

Chez les Humains, il y a deux niveaux de conscience.

Le premier niveau est celui de l' animal. C'est celui de la pensée superficielle, tout juste issu de la période néolithique, dernière mutation de l' esprit humain. 

En observant l' Histoire, un fait s' impose: il n' y a aucun progrès général de l' esprit humain, hormis quelques rares "génies"  dont les facultés d' analyse (et de résistance) furent extraordinaires:  Galilée, Darwin, Marx, Freud, Gandhi, De Gaulle, pour les plus connus... A ceux-là, il faut ajouter les centaines d' anonymes qui n' ont pas connu la célébrité.

L' esprit humain a pourtant une puissance qui n' a pas fini de nous surprendre... A quand donc le sur-homme qu' avait rêvé Nietzsche ?

 

Ce qui est certain, c'est que ce sur-homme de la possible prochaine étape de l'humanité  (après celle du néolithique) sera empreint d'un sentiment religieux, comme l' éprouvait Nietzsche, car une pensée consciente ne peut que se détacher de la contingence individuelle et humaine pour  accéder à une vision cosmique où l' homme n' est qu' un rouage de l' Univers, vision religieuse par excellence.

 

Penser consciemment n' est accessible qu' à de rares personnes. Je dirais: de la même manière que courir le 100 m  en moins de 9 secondes n' est possible qu' à quelques athlètes (j' espère avoir juste dans les temps de référence, car je ne suis pas un spécialiste, vous corrigerez de vous-même).

 

En tant que "penseur conscient", dont l' esprit n' a pas de limites, je me suis penché sur une des caractéristiques principales qu' a gardées la religion gauloise (qui est le fondement de notre pensée "française"):

   "les Gaulois avaient peur que le ciel ne leur tombe sur la tête"; ainsi que l' ont rapporté quelques auteurs latins.

(voir note)

 

Tout d'abord, il faut évacuer l' image, que nous cultivons, de nos ancêtres idiots qui vivaient dans un monde peuplé d' esprits et d' événements illogiques.  Cette mentalité est celle des masses, comme elle l' est encore de nos jours. 

Depuis l' époque néolithique, il y a d'un côté la pensée animale des masses  et la "pensée consciente" de quelques uns. 

De nos jours, il n' est plus possible d' utiliser les termes:  pensée commune  et pensée scientifique pour différencier les deux niveaux de conscience de l' homme, car le terme "science" a été galvaudé  et, de nos jours, ne désigne plus qu' une succession de diplômes qui ne mesurent, ni n' attestent l' intelligence... 

 

Ensuite, il faut examiner cette trace écrite sous un angle historique, c'est-à-dire, en premier lieu, sous un angle religieux et linguistique.

 

1ère étape

Je commencerai par l' angle linguistique puisqu' il est le premier maillon de la chaîne de raisonnements:  si ce premier maillon est défaillant, tout  le reste risque fort d' être  sans intérêt.

Quelques textes latins, ayant survécu à la censure chrétienne médiévale,  rapportent  cette caractéristique  religieuse des Gaulois:

Les Gaulois  avaient peur que:

1- le ciel

2- tombe

3- sur leur tête

 

1- en latin: cael-(um) / coel-um = ciel.

2- en latin:  accidit = il tombe sur.

3-en latin:  caput, capite à l' ablatif de lieu  =  sur la tête.

 

 

1-cael

Dans la langue védique,  coel  signifie  "qui assemble (Ka)  vers le haut (el <  atla)".

Latin: coelum = ciel  /  in coelo = au ciel.

FR:  ciel  <  atsa-iaŖL  =  qui assemble (iaŖL)  vers le haut (atsa).

 

2-accidit

 Latin: CADO = tomber. 

 cadere / ACCIDERE (accido) = 1- tomber sur, 2-arriver inopinément, se produire;  acciduus = qui arrive, qui s' accomplit.

 

3- caput

Latin:  caput  (capitis) = tête.

Mais il existe un important paradigme linguistique dans lequel  caput  signifie:  en panne, arrêté, ne pas aller loin, etc...

all: kaputt = en panne, FR: CAPTER, CAPTURER, CAPOTER = échouer, capot  = sans un pli (au jeu de cartes), CABOTER = ne pas naviguer au large, ne pas continuer, etc...

 

 

2ème étape

Dans la religion gauloise et dans la religion védique, rien ne vient étayer cette idée, qui semble pourtant primordiale, du ciel qui pourrait s' écrouler  sur nos têtes.

Je ne parle pas des textes mythologiques néoceltiques du Moyen Age, qui sont souvent des illustrations "littéraires" et mystiques de mythes religieux plus anciens.  De grâce, arrêtez de mélanger les Gaulois de la haute Antiquité et les Irlandais du Moyen Age  (qui n' est même pas le Haut Moyen Age !).

Posez-vous plutôt la question:  comment fonctionne le monde selon les peuples anciens, dont les croyances sont dérivées de la civilisation védique ?

Le RigVeda le dit: le Soleil combat la nuit jour après jour. Sans lui, la vie ne serait qu'immobilité, froid, ténèbres et tristesse.

Par un miracle largement expliqué et commenté, le Soleil ressuscite chaque matin, pour le bonheur  (et la bonne marche en avant) du monde.

La plus grande catastrophe serait qu' un jour le Soleil ne renaisse pas, qu'il soit kaputt.

 

 

3ème étape

D' après les faits que j' ai énoncés dans la 2éme étape, l' expression gauloise  " le ciel tombe sur nos têtes"   a pu signifier  "le ciel pourrait tomber en panne, s' arrêter, échouer".

Là encore, aucune idée principale des religions anciennes ne vient corroborer cette idée.

L' expression  serait  extrêmement   adéquat si elle parlait du Soleil...

 

Est-il possible  qu' un mot désignant le Soleil et approchant du mot  cael / coel   ait pu existé dans les régions  dites  "celtes" de l' Antiquité ?

Il est nécessaire d' étudier dans les traces linguistiques comment  le mot soleil a pu être exprimé.

W:  haul; Latin:  sol ; grec: Helios.  L' étymologie y est clairement, comme le skr: Sura:  qui assemble  vers l' avant = Celui qui permet la vie, le mouvement.  Mais il existe d' autres mots qui permettent d' exprimer  "qui assemble vers l' avant".

La meilleure trace semble être le gallois gorllewin = ouest. La direction de l' ouest est évidemment  "là où le soleil se couche".  Comment peut-on décomposer ce mot gallois?

gorlle-win  =  la fin / l' arrêt  (win)  du soleil  (gorlle).

 

gorlle  == goll == goŖ  <  iigh-uŖL  =  qui assemble  (uRL)  vers l' avant / vers le haut  (iigh  =  occlusive provenant d' un phonème intensifié du mouvement).  Le gallois  haul et le grec helios représentent ce phonème, moins marqué,   par un "h" (une expiration intense).

Le mythe grec d' Icare   (<  iigh-aŖL)  utilise probablement ce nom très ancien pour symboliser le soleil  qui monte et qui chute.

Le dieu gaulois Sucellos  est probablement une représentation du soleil:   Su-coell, avec  su- pour  "grand"  (< atsu)  ou pour  "bon" (<atsu).  L' interprétation de  "bon assembleur OU grand assembleur" en a fait un dieu artisan au maillet.

Le NL: Colchester  (GB) est  un lieu de culte à Col = le Soleil.

v.irl: gel = blanc, brillant; latin: CALEO = être chaud, être ardent.

 

win

W:  gwŷn (wŷn) = ache, GWYNIO (WYNIO)= to pain, to grieve;  hun  (==*wun) = a sleep,  gwendid = weakness, etc... >  un étymon signifiant  "chute, déclin".   Phonétiquement,  win  =  fin.  

 

 

 

CONCLUSION:  encore une fois, tout le monde se laisse berner  par des mots qui ont traversé  le temps, en étant mal traduits, mal interprétés et on a repris les mêmes idioties pendant des siècles...

C'est pourtant le travail que l' on demande aux historiens avant tout:  se poser des questions et essayer de restituer  les traces du passé.  Les mots font partie des traces du passé; ce sont même les principales...

Un historien doit donc avant toute chose se pencher sur les mots, leurs traductions, leurs éventuels doubles sens  et, surtout, la part d' inconnu afférant à tout mot ancien, étant donné que l' on ne connait que 0,05 % des langues anciennes (et encore, je pense être en-dessous, si l' on compare d' un côté ce qui est connu et de l' autre la multiplicité des territoires qui n' ont gardé de leur langue quasiment rien, à part quelques mots de patois.  Combien de patois existant encore pour combien de langues  ou patois anciens disparus ?

 

 

 

note:  Cette idée proviendrait principalement de ce que rapportèrent les historiens grecs d' une entrevue entre des ambassadeurs "celtes" et  Alexandre le Grand, qui lui dirent: " nous ne craignons qu' une chose, c'est que le ciel ne tombe sur nous". Dans son ouvrage, Philippe JOUËT souscrit bêtement à cette idée de ciel qui s' effondrerait  réellement (p 234  et p 268), en accord avec son ouvrage qui manque singulièrement d' esprit critique  (historique !)  et d' un travail philologique de fond, en dehors, évidement, d' un travail érudit que l' on ne peut que saluer (et consulter), par ailleurs.

 

 

Bibliographie

Philippe JOUËT, Dictionnaire de la mythologie et de la religion celtique, éd.Yoran Embanner, Fouesnant (Bretagne), 2012.

 

abréviations:  W  =  Welsh = gallois

==   signifie  "est équivalent phonétiquement à"